Bizarre, il se passe des choses bizarres dans la petite tête d'un comédien au moment de la création d'un nouveau spectacle. Des choses qui empêchent toutes les autres. Des choses étranges qui, pour mon cas particulier, m'empêchent de trouver les idées pour vous écrire aujourd'hui un texte pour accompagner l'info utile du jour, un texte décalé sur un sujet intéressant, un sujet qui n'aurait rien à voir avec ce qui me colle au ciboulot toute la journée et une bonne partie de la nuit : ce fichu spectacle en pleine préparation. Avant cette échéance inéluctable que sera la rencontre de l'oeuvre (ouah, c'est chic, oeuvre, ça fait luxe !) avec ses premiers spectateurs, les préparatifs de la création relèvent du tripatouillage d'idées, de textes, d'images, de mouvements, de sons, de musiques, de lumières et du bidouillage d'objets, de costumes, de décors, avec au final le grand touillage de tous ces ingrédients pour livrer un plat théâtral que l'on espère relevé et gouleyant.
Pendant des semaines, cela vous prend toute la tête, tout le corps, tous les sens.
Vous entendez quelqu'un parler. Et vous de penser : « Bizarre, ce gars. Il vient d'employer le mot que j'ai glissé dans le monologue de la scène 2. »
Vous croisez un ami dans la rue. « Ah, pas mal, le petit frémissement de sourcil quand il rigole. Il fait comment ? Ce serait chouette d'utiliser son tic pour mon personnage. Je ne sais pas si je peux me permettre de lui demander sa technique. Si ça se trouve, il ne fait même pas exprès ! »
Etourdi, vous mettez le pied dans une flaque d'eau : floc. La gouttière de l'immeuble fuit : plic plac ploc. Une jeune maman vient de garer le landau du petit juste en dessous : clang clang, font les gouttes d'eau sur la capote. « Floc plic plac ploc clang clang : pas mal comme rythme. Il suffirait de rajouter le grincement d'une porte à la fin et voilà une idée pour le bruitage de la scène 4. »
Et la grand-mère qui sort du magasin avec un beau parapluie tout neuf. Non, ne me dites pas qu'elle a acheté le dernier. C'est pile poil le modèle qu'il me fallait pour aller avec les rayures de mon costume ! Hep Madame, s'il vous plait... Non, je rêve, une grand mère avec un baladeur sur les oreilles. Fini l'époque des pépés et des mémés équipés d'un Sonotone... Tiens c'est une idée ça ; si je demandais à Yann (Yann c'est le gars qui trafique les bandes sons de nos spectacles) de rajouter un écho de caverne sur mes plic plac ploc. Ce serait top pour l'ambiance de la scène 8. Faut pas que j'oublie de l'appeler en arrivant. »
Wrouaaaouhhhh Pin Pon Pin Pon !!!!! ... « Merci les pompiers pour le coup de la flaque d'eau. C'est sympa pour mon pantalon ! Tiens donc, le bleu de leur gyrophare a une sacrée pêche. Faut que je demande à Gilles (Gilles c'est le gars qui fait la lumière de nos spectacles) s'il peut nous dégoter des gélatines de ce bleu pompier. Ca pourrait servir pour l'ambiance nuit de la scène 3. Et pourquoi pas installer en coulisses une lumière tournante, façon gyrophare, mais avec du blanc. Ce serait top... Non, ce serait trop... Ca risque de faire phare breton. Je vais quand même en parler à Gilou. »
« Ouaah, le pli de la jupe de la dame, c'est chouette, ça. Peut être que si je demandais à Karine (Karine c'est la fille qui crée les costumes) de faire le même pli sur mon pantalon... avec un noeud-noeud sur le coté, et peut être un bouton en plus... A moins que je demande à la dame de me prêter sa robe. Ce serait plus facile pour expliquer à Karine. »
Ca, ça se passe dehors. Mais dedans ce n'est pas mieux.
« C'est quoi, cette musique à la radio ? Il ne peut pas se taire, celui-là ? Et l'autre qui l'interviewe, je suis sûr qu'il va oublier de donner le titre du morceau. Ah, ce saxo qui couine....et le rythme feutré de cette contrebasse derrière... Mais il ne peut pas se taire !... il faut que j'aille voir sur le site de l'émission. Qui est-ce qui pourrait m'expliquer comment on fait pour podcaster ? Je suis un peu nul pour toutes ces choses là.... Cette musique, c'est vraiment ce qu'il faut quand je dérape dans la scène du chapeau. »
Ou encore « Chérie, tu n'aurais pas vu ma chaussette ? Tu sais, celle que je préfère, l'écossaise à fleur... aille, mince, j'ai le doigt coincé dans le tiroir... Ah, cette commode, elle n'est vraiment pas pratique ! Tiens, c'est décoincé... Dis donc, c'est pas mal, ce système ; tu pousses à l'envers et finalement ça coulisse mieux en sens inverse. Faut que j'explique ça à Pierre (Pierre, c'est le gars qui trouve des astuces terribles pour nos décors), ce serait vraiment bien pour l'ouverture du coffre-fort, dans la scène du cambriolage ! »

Voilà comment se passent mes journées depuis un paquet de semaines, avec ces images, ces sons, ces mouvements, ces paroles et ces objets qui m'obsèdent et que, malgré moi, je transforme, déforme, réforme pour les amener à l'univers du spectacle. Rien n'y échappe. Seuls moments de répit : quand je suis en salle de répétition, concentré sur le jeu. Dès que j'en sors, c'est à nouveau la valse des sensations, la ritournelle des émotions, la grande foire aux captations. Le pire, c'est la nuit. Tout me revient en vrac. A trois heures du matin, j'essaye de remettre tout cela en ordre, vainement. En me disant que ce serait quand même pas mal de refermer un oeil avant la sonnerie du réveil, histoire d'être tout à l'heure un brin efficace dans la salle de répétition.
Tout ça pour vous dire que si vous attendez un petit texte de ma part, il ne faut pas rêver. Ce n'est vraiment pas le moment !