Au Spoum, nous n'avons pas l'habitude de regarder dans le rétroviseur mais, pour une fois, avant de vous présenter le prochain concert, nous allons vous raconter comment s'est passé le précédent, celui du 18 janvier. Peut - être y étiez-vous ? Peut - être pas ? Dans les deux cas, vous méritez quelques explications sur le déroulé de cette journée.
Rappelez-vous : ce vendredi 18 janvier tombait pile poil après la nuit du 17. Tombait est le mot juste car dans la nuit, la neige est tombée sur notre belle Bretagne et une grande partie de la France. A l'apparition des trois premiers flocons, voilà le breton tétanisé, cramponné à ses béquilles, le nez frémissant d'inquiétude au vent mauvais, tremblant de trouille à l'idée de sortir à deux pattes sur le trottoir ou à quatre roues sur une route tout juste saupoudrée d'un joli sucre glace. Le drapeau breton, le fameux Gwenn Ha Du, est bien noir et blanc, mais dès que le blanc recouvre ses contrées, le breton suspend sa respiration. Il ne bouge plus, reste prostré chez lui. S'il ose pointer le bout du nez dehors ou, pire, s'il ose engager la calandre de sa voiture sous les flocons, c'est avec mille précautions. Comme un marseillais sortant un jour de pluie, angoissé à l'idée de conduire sur une route mouillée. Comme un anglais sortant un jour d'éclaircie, paralysé à l'idée d'être ébloui par les reflets du soleil sur son pare-brise. Bref, ce jour là, la Bretagne est toute blanche et le breton broie du noir.
Le soir du 18, nous avions la chance d'accueillir Tim Lothar, bluesman danois qui nous faisait l'honneur de la première date de sa tournée française. Est-ce son talent de musicien, est-ce sa belle gueule à la Brad Pitt ? Le concert était annoncé complet depuis longtemps.
Levée de bon matin, Yvette s'affairait aux fourneaux pour préparer, comme chaque jour de spectacle au Spoum, ses pâtisseries maison. Assurément, le concert aurait bien lieu. Notre petit coin de côte sud de Bretagne ne porte pas la mention sud pour rien ; dans la journée, notre demi centimètre de blanc allait fondre bien vite. Excès de précaution, superstition ou pas, Yvette évita tout de même de monter ses blancs en neige.
Notre confiance était au beau fixe. Celle de certains spectateurs un peu moins, qui, craignant neige et verglas, préféraient laisser leurs places à d'autres plus téméraires. Toute la mâtinée, chassé - croisé d'appels téléphoniques, ce qui fit le bonheur de quelques uns, bloqués juste là en liste d'attente.
Comme espéré, à la mi - journée, plus une seule trace de neige à Keryvallan. Youpi ! La météo nous annonçait un léger réchauffement dans la soirée.
C'est à ce moment (il est 15h) qu'un coup de téléphone vient subitement refroidir l'atmosphère. Le producteur de Tim Lothar nous annonce que le musicien attendu à l'aéroport de Nantes n'y est pas. Parti de Copenhague, son avion a été détourné sur Dusseldorf. Même si Nantes est proche du pays du muscadet, il suffit d'un petit coup de blanc sur la piste de son aéroport et plus personne n'ose s'approcher du comptoir d'embarquement, encore moins du hall d'arrivée.
Une heure plus tard (il est 16h), petit coup de chaud : l'avion devrait arriver à Nantes vers 18h30 / 19h. Rapide calcul : si tout roule bien, Tim devrait arriver au Spoum sur les coups de 20h30. Juste le temps de poser sa guitare sur scène et ça démarre. Oups, c'est un peu serré mais ça peut encore le faire. Le sonorisateur est là avec tout son matériel. Les éclairages sont prêts.
D'heure en heure, le producteur souffle tantôt le chaud, tantôt le froid. L'avion vient de décoller. Non, fausse bonne nouvelle, il est toujours collé au tarmac de Dusseldorf. A Nantes, qui a été siège du Duché de Bretagne et qui a vu passé des hordes de Chouans, le blanc fait peur. Pas un avion n'a été autorisé à se poser. On nous dit pourtant que tout doit rentrer dans l'ordre en fin d'après-midi. Que nenni ! A 18h45, le producteur nous annonce que l'avion ne se posera probablement pas avant 22h15.
Patatrac ! C'est la douche froide ! Le concert de Tim Lothar n'aura pas lieu. Une salle pleine. Impossible de prévenir tout le monde en si peu de temps. Vite, le plan B. Il n'y a pas de plan B. Il faut en inventer un à toute berzingue. Sinon, quelle tristesse, quelle déception pour une bonne centaine de paires d'oreilles venues se délecter au son du blues du Mississipi, pas moins de deux cents tympans et deux cents lobes frustrés de ne pas goûter la voix éraillée du sieur Lothar. Que faire ? S'il n'y a pas de plan B, on se cache sous le plancher ?
Pas question ! Une idée lumineuse : Vite, il faut appeler Fanch Minous, magnifique saxophoniste qui, en plus, a le génie d'habiter tout près.
Fanch au bout du fil : « Quoi, ce soir ? Oui mais non, je suis en plein bricolage. Attend, laisse - moi le temps de poser ma clef de douze ; je te rappelle. »
Cinq minutes plus tard : « Quoi mon spectacle  « Bouclettes mécaniques » ? J'ai encore besoin de deux mois de répétition. Pour ce soir, ca va faire un peu court. Attends, j'ai... Faut voir,... Je te rappelle dans cinq minutes ! »
Cinq minutes plus tard : « Alain, tu te rends compte ? Il est 19h et tu me demandes d'assurer un concert à 20h30. Tout mon matos est coincé derrière l'échafaudage. Je peux juste récupérer le saxo. Attends, je te rappelle dans cinq minutes ! »
Cinq minutes plus tard : « Alain ? T'es toujours là ? Ouais, j'ai une idée : en duo avec Dadoo ? Qu'est-ce que tu en penses ? »
Parenthèse pour ceux qui connaissent pas Dadoo. Dadoo, dans la vraie vie, c'est David Le Deunff ; Oui ? Non, ? David le Deunff, l'ex chanteur d'Hocus Pocus ?
Alors là, ceux qui connaissent la musique d'Hocus Pocus, ils disent : « ouaaahhh, Hocus Pocus ! Le chanteur d'Hocus Pocus ? Le gars au milieu qui chante super bien avec sa bouche ? Celui qui est super beau avec sa touffe de cheveux sur la tête ? (non non, je suis pas jaloux, c'est juste pour dire qu'il a une super touffe de ... oui, bon, ça va , je vous dis que je suis pas jaloux .)
En résumé, ceux qui connaissent Dadoo et le groupe Hocus Pocus, ils diraient tout de suite : « ouaahhhh ! ce serait trop top ; ça déchire grave ! » Bon bref, ils diraient un truc de ce genre et, et, et... ceux qui connaissent pas, euh, hé bien, ... euh.... ils feraient bien de se renseigner.
Je réponds tout de suite à Fanch : « Ah oui, ce serait trop top. Et David, il est libre ce soir ? » Fanch répond : « Je sais pas ; il habite à Nantes. Je te rappelle dans cinq minutes. »
Cinq minutes plus tard : « Alain, t'es toujours là ? Ecoute - ça : c'est super : David il est OK pour venir. Il prend une chemise propre, prend sa guitare et prend la route dans cinq minutes. »
De cinq minutes en cinq minutes, il est 19h15.
David part de Nantes mais je ne peux tout de même pas lui demander de faire un détour par l'aéroport pour vérifier s'il n'y a pas un bluesman danois en errance dans le hall d'arrivée. Non, je ne dis rien. Mais je pense très fort : « Fonce, Dadoo, fonce ! C'est pas grave pour la chemise propre mais n'oublie pas ta guitare et ta touffe de cheveux. »
Ouf, c'est presque sauvé pour ce soir. Juste un détail : si je compte bien, Fanch Minous et David Le Deunff sur scène en duo, ça fait deux musiciens. Vite, vite, on refait tous les réglages des projos pour éclairer deux gus au lieu d'un seul.
Les premiers spectateurs arrivent, s'étonnent qu'il n'y a pas de blancs en neige sur la tarte au citron, on leur explique que Tim Lothar, lui, les blancs en neige, il n'a vu que ça toute la journée et que, coincé à Dusseldorf, il se désole de ne pas voir la couleur du citron. On explique aussi le coup de la chemise de David, blanche comme neige, qui ne devrait pas tarder.
Fanch est là avec son saxo. Il a laissé sa salopette bleue à la maison et le voilà très classe, tout habillé de noir. A eux deux, ils ne vont quand même pas nous faire le coup du Gwenn Ha Du ?
La salle est pleine. Ca sent bon le vin chaud. On attend. Il n'y a plus de tarte au citron. Un jeune couple arrive de Nantes (si ! si !), des fans de blues venus spécialement pour découvrir Tim Lothar sur scène. On leur demande si, à tout hasard, ils n'ont pas doublé sur la route une chemise blanche. Visiblement, ils ne comprennent pas la question.
Il n'y a plus de vin chaud. On en refait une marmite. Tout le monde joue le jeu de la bonne humeur et miracle, à 21 h pétantes, David Le Deunff monte sur scène avec sa doudoune, son sac à dos, sa guitare en bandoulière et sa belle touffe de cheveux. Fanch est tout sourire au saxo. David enlève sa doudoune, on découvre sa belle chemise, il prend sa guitare, il prend sa voix, il garde sa touffe de cheveux. La voix de David s'élance dans les aigus. Le saxo la suit. Il y a comme une grande respiration au dessus du Spoum. Magique.
Dommage que Tim n'était pas là pour entendre çà !