C'est peut être bête à dire, il faut que je vous l'avoue, j'aime pas l'écossais. Je ne sais pas pour vous, mais moi, je n'ai jamais aimé l'écossais. Pas le pingre qui se ballade en kilt, pas le citoyen de sa majesté la Reine Margareth, pas celui de la perfide Albion, non, pas celui-là, ... je parle du Motif écossais, les rayures qui se croisent.
Je trouve ça triste, l'écossais. Pas étonnant qu'on en fait des mouchoirs. Triste à en pleurer. Et la jupe plissée écossaise ? Déprimante. C'est le croisement des rayures qui me désole. Je ne sais pas pourquoi, mais toutes ces lignes, des petites, des moyennes et des plus grosses, toutes dans des couleurs qui n'existent pas ailleurs, des verts de gris à se suicider, de couleurs d'automne à faire tomber les feuilles des arbres, des teintes grises et beiges à faire fuir les oiseaux vers des cieux plus cléments, des bleus nuit d'avant la tempête, des rouges pinsons qui se croisent avec des verts boutonneux, et que je te croise et que je te recroise, ça me file le bourdon.
Les tissus à fleur, c'est autre chose, y a des ramages, des courbes, des volutes ; ça roucoule ; ça gazouille. Avez-vous déjà entendu gazouiller un kilt écossais ? Moi jamais !
Le gars qui a inventé le motif écossais devait avoir envie de souffrir. Comme Jésus sur la croix, sans doute une façon d'expier des fautes inavouables et par la même occasion en faire baver le reste de l'humanité. Enfin, une partie de l'humanité, l'occident plus exactement.
Claude Lévi-Strauss n'a jamais trouvé de motif écossais chez les Indiens Bororo pas plus que Jean Malaurie chez les Inuits, pas plus qu'aucun autre ethnologue chez les Aborigènes d'Australie, les Papous de Nouvelle Guinée, les Masaï de Tanzanie. Aucune trace d'écossais chez les Indiens d'Amérique, les Indiens d'Inde, ni chez les anciens peuples d'Afrique. Pas de motif écossais dans les hiéroglyphes égyptiennes ni dans l'écriture chinoise ou arabe. La volupté des estampes japonaises n'en comporte pas plus que les gravures sur granit armoricain du néolithique. Et Yves Coppens confirme qu'il n'y avait pas de mouchoirs à carreaux dans l'armoire à linge de Lucie.
Jusqu'à une certaine date du début de notre ère (ce jour-là, un gars maigre et barbu se serait fait épinglé à un croisement alors qu'il aurait refusé de prendre le passage clouté, ou quelque chose du genre, je ne connais pas les circonstances exactes de l'accident mais il paraitrait qu'on en parle encore dans certaines chaumières), personne n'avait eu l'idée de croiser des lignes horizontales avec des lignes verticales. Personne. Les armées croisaient le fer, des chemins qui menaient à Rome croisaient d'autres chemins qui menaient à Rome, des hordes de loups croisaient dans nos forêts bretonnes des rondins de bois chargés de menhirs.... Mais personne n'avait imaginé porter une fourrure écossaise, se trapper d'une toge écossaise, orner son bouclier de motifs écossais et pleurer dans un mouchoir de Cholet.
Il y a bien eu une première tentative de croisement de ligne au milieu du Moyen Age, tentative modeste car ne consistant à croiser qu'une courte ligne horizontale avec une courte ligne verticale. Ces inventeurs pitoyables se sont fait appelés les croisés et fiers de leur découverte ont paradé jusqu'à ce qu'ils ne rencontrent plus personne sur leur chemin. Arrivés au milieu d'un désert de sable chaud, ils ont fait demi tour, ça a fait tout un pataquès et on connaît la suite.
L'expérience, les ratées de l'histoire devraient apprendre la sagesse aux hommes. Et bien non, les erreurs du passé, il y a toujours quelqu'un pour les reproduire au centuple. D'un simple croisement de deux lignes courtes au milieu d'une tunique, notre imbécile de tisserand décide de couvrir tout le tissu d'une multitude de lignes horizontales avec une multitude de lignes verticales. Et personne pour lui dire : « Arrête, c'est moche. » Personne ! Et pire, certains, faibles sans doute et n'osant pas le vexer, ont accepté de se vêtir de ces tissus croisés. Puis, la force de l'habitude... Un vrai désastre. Imaginez : les rayures des pulls marins associées aux rayures du combi short d'Obélix : on embarque le tout ; Résultat : au premier rocher croisé, c'est le naufrage assuré.
On ne se méfiera jamais assez de l'écossais. On l'imprime sur vos couvertures douillettes et moelleuses. Résultat : la couverture gratte, pique et vous donne des cauchemars. Il faut proscrire l'écossais de nos nappes et serviettes de table. Les gars de Cholet n'ont pas tout à fait tort de le mettre sur leurs mouchoirs. On se mouche dans l'écossais, on ne mange pas dessus. Et les chemises écossaises, il n'y a que les bucherons pour en porter. C'est tout le symbole de leur métier : ils choisissent un arbre debout (grosse ligne verticale) ; Ils l'abattent et le mettent à terre (grosse ligne horizontale), puis ils le débitent en planches (petites lignes verticales ou horizontales selon le sens du chargement dans la benne du tracteur).
Mais je dois vous avouer qu'au milieu de cette aversion que j'ai pour l'écossais ; il y a quelque chose qui me chagrine. Ma fille cadette a un petit ami, gentil comme tout, poli, sympa, propre sur lui, pas bête du tout, le gendre idéal. Tout pour plaire à ma fille (surtout) et à ses parents (aussi). Seul petit hic : il a un blouson en plastique à rayures vertes dans un sens et marrons dans l'autre sens, et re- verte dans un sens et re-marron dans l'autre sens, un truc entre le sac de couchage, la tente de survie et les toboggans gonflables qui servent à évacuer les passagers quand un avion vient de se scratcher en plein océan... Et là, je craque ! Comment lui dire qu'il faut tout remettre à plat ? Aidez-moi à trouver les mots !

(1er octobre 2010)