Ohé, ô bretons et habitants de Bretagne, vous qui êtes habitués à une pluviométrie quelque peu supérieure à la moyenne nationale, vous qui recevez sur le capuchon bruine, crachin, ondée, averse, pluie ou trombe d'eau selon le bon vouloir des nuages et du vent, sachez qu'un nouveau phénomène de chute d'eau totalement inédit vient d'apparaître sur nos contrées. Lisez ce qui suit. Vous ne pourrez pas dire que vous n'avez pas été prévenus.
En effet, voulant mieux connaître et modéliser la pluviométrie bretonne, la Direction Régionale de Météo France a décidé d'écluser un petit excédent de budget avant la fin de l'année 2013 en passant commande d'une série de photos satellite de très haute définition. L'objectif était de réaliser pour la première fois une étude extrêmement détaillée du territoire breton, chaque point ou pixel de ces superbes photos numériques correspondant à des carrés au sol de deux mètres sur deux mètres.
Commande validée, mission confirmée. Un satellite est positionné à une altitude de 85 km au dessus du point de jonction de la diagonale Nord-Ouest / Sud-Est tracée entre Ploudalmézeau (29) et Plougoumelen (56) et la diagonale Sud-Ouest / Nord-Est tracée entre Pouldreuzic (29) et Pleugueneuc (35). Vingt quatre photos, une par heure, sont prises dans la journée du jeudi 12 décembre entre minuit et minuit.
Dans la soirée, les analyses des toutes premières photos sont très encourageantes. Voilà nos météorologues se congratulant, enthousiasmés par les perspectives de travail qu'offrent ces nouveaux clichés d'une définition encore jamais atteinte en Bretagne.
Quelle n'est pas leur stupéfaction quand le lendemain matin, vendredi 13, le standard de Météo Bretagne explose sous des milliers d'appels venant de tous les hameaux, villages, bourgs et villes de la région, décrivant tous le même phénomène : les averses matinales ont produit des zones mouillées de deux mètres sur deux mètres à coté de zones sèches de deux mètres sur deux mètres !
Incroyable ! Les nuages bretons se sont sentis obligés de coller à la nouvelle précision des cartes météo : tout au carré, deux mètres par deux mètres, net et précis.

Mesdames et messieurs, je vous le dis en toute solennité : désormais, nous allons tous devoir nous habituer à cette nouvelle pluviométrie en damier. Désormais, nos routes, nos jardins, nos villes, nos campagnes seront arrosées par petits carrés de deux mètres par deux mètres, uniquement un carré sur deux.
La Direction de la Météo Régionale n'a pas souhaité communiquer sur les effets imprévisibles de ses clichés satellites. On l'a comprend !
Pour mieux appréhender ce qui va se passer sur nos têtes, prenons quelques exemples.
Au jardin, vos plans de tomates pourront recevoir le bénéfice d'une bonne averse alors qu'au même moment votre semis de carottes restera au sec.
Sur le parking du supermarché, il peut pleuvoir à verse sur la partie arrière de votre voiture, au moment précis où vous chargez vos courses dans le coffre, alors que le pare-brise avant reste sec. L'inverse est possible... quoique plus incertain.
A la terrasse d'un bistrot, ne vous étonnez pas de voir vos voisins décamper à l'intérieur, trempés comme des soupes, alors que vous restez à votre table, lunettes de soleil sur le nez et doigts de pieds en éventail. Rassurez-vous, la malchance ne sera pas forcément toujours de votre coté.
Le souci, c'est que, malgré la nouvelle précision des photos, la précision des prévisions ne pourra pas être communiquée à temps. Manque de personnel !
Qu'en sera t-il de l'ambiance des fins de pique-nique quand Tantine sera en train d'essorer sa robe à fleur bien arrosée alors que Tonton sera en train de ronfler, allongé en plein cagnard, près du pot de rillettes, du saucisson sec et des restes de poulet mayonnaise ? Lui se souviendra d'un chouette pique nique bien arrosé au Rosé de Provence et la Tantine d'un pique-nique bien arrosé à l'eau des Monts d'Arrée. Joyeuse ambiance !
L'hiver, les rares jours où il neigera sur la Bretagne, nous aurons l'étrange sensation de nous déplacer sur un damier de jeu d'échec : cases blanches, cases marrons vertes.
Les jours de verglas, il faudra vite repérer les carrés où l'on peut freiner et les carrés où il ne faut surtout pas freiner.
Il va falloir s'y habituer, car, d'après les premiers scientifiques interrogés, tout retour en arrière est impossible en matière de nouvelles technologies. La seule solution est de continuer à progresser au niveau de la qualité des images afin de réduire au fur et à mesure la dimension de ces carrés. A l'horizon 2025, il est envisageable d'obtenir une qualité de photos satellite permettant des carrés de un mètre sur un mètre. Il n'est pas évident que pour nous tous cela soit plus simple à vivre.
Pour revenir à la sensation de pluie ou neige répartie uniformément sur nos têtes, il faudrait atteindre une précision de photographie équivalente à la taille exacte d'une goutte de pluie ou d'un flocon de neige, soit une précision comprise entre 2 et 3 millimètres. Tous les spécialistes s'accordent à dire qu'il n'est pas raisonnable d'espérer cela avant 3035. Merci les spécialistes, merci les photos satellites !
Dans toutes les paroisses de Bretagne, le dimanche à la messe, les curés ont été unanimes pour déclarer que si le ciel nous tombe sur la tête au carré, cela ne peut être qu'un signe divin et une punition céleste. Ô miséricorde ! Qu'avons fait pour mériter cela ? Les satellites iraient-ils voir de trop près ce qui se passe dans les nuages du Bon Dieu ? Que nenni ! Dieu est transparent et ne se soucie ni des photos ni des paparazzi. D'après messieurs les curés, ceci est la faute, la très grande faute de quelques irréductibles bretons en surchauffe qui ont choisi de troquer leur traditionnel capuchon jaune contre un bonnet rouge.  Ô enfer et damnation : à cause d'eux, nous voilà tous damiers !